Un apprentissage ludique et par la pratique : voilà la révolution éducative en Zambie

Pour ceux d’entre nous qui travaillent pour améliorer la qualité de l’éducation, rien n’est plus motivant que de regarder des enfants qui sont vraiment heureux d’être à l’école et d’apprendre. Le mois dernier, j’ai eu l’opportunité de me rendre en Zambie, où le gouvernement participe à une transformation de l’enseignement en appliquant des méthodes innovantes pour renforcer les compétences des enfants en lecture, écriture et calcul. J’ai accompagné une délégation du Ministère ivoirien de l’éducation nationale, très inspirée et impatiente de rejoindre la Zambie dans son rôle moteur pour résoudre la crise mondiale de l’apprentissage.

Par Sabina Vigani

Alors que le soleil se lève sur Lusaka, le parvis de l’hôtel qui nous héberge grouille de monde. Une trentaine de personnes, venues d’Inde, des Etats-Unis, d’Europe et d’une dizaine de pays africains, envoyés par des gouvernements, bailleurs de fonds, instituts de recherche et des organisations de la société civile, ont conflué en Zambie à l’invitation du réseau de chercheurs J-Pal et de l’ONG indienne Pratham, pour observer de près la révolution éducative engagée par le gouvernement zambien.

La délégation venue de Côte d’Ivoire compte le Directeur de Cabinet et le Sous-Directeur de la Pédagogie du Ministère de l’éducation nationale, la représentante de J-PAL et ainsi que moi-même, Coordinatrice du programme TRECC. Nous prenons la direction du district de Chikankata, situé à 150 km de Lusaka dans la Southern Province, pour visiter des écoles primaires qui dispensent un programme de remédiation dénommé « Catch Up ». Ce programme s’inspire de l’approche « Teaching at the Right Level » (TaRL), développée par Pratham en Inde depuis les années ’90. Le déclencheur de TaRL fut le constat fait par Pratham que plein d’enfants défavorisés des bidonvilles de Bombay, bien qu’ils fréquentaient l’école, n’étaient pas en mesure de lire, écrire et calculer.

Une solution indienne pour un problème global

Ce voyage en Zambie tombe à point nommé pour la délégation ivoirienne, puisque le Ministère de l’éducation nationale s’apprête à piloter l’approche TaRL dans 50 écoles en Côte d’Ivoire, avec l’assistance technique de J-PAL et Pratham, et en partenariat avec la Jacobs Foundation, CEMOI et Tony’s Chocolonely dans le cadre du programme TRECC. Après une phase pilote réussie, la Zambie est en train de généraliser progressivement le programme Catch Up, avec deux provinces sur dix qui ont déjà adopté la méthode. L’expérience zambienne revête dès lors un intérêt particulier pour d’autres pays africains confrontés à la crise de l’apprentissage. Cette crise touche de plein fouet la Côte d’Ivoire. Selon l’évaluation PASEC de 2014, 47,3 % des élèves en dernière année d’école primaire ne savent toujours pas lire. Pour les mathématiques, les résultats sont encore plus inquiétants : 73,1 % des élèves ne sont pas en mesure d’effectuer des calculs élémentaires. Comment peut-on comprendre que le système éducatif n’arrive plus à remplir sa mission ?

Les jacarandas violets qui enjolivent Lusaka ont désormais laissé la place aux grandes plantations de maïs. Sans quitter des yeux le paysage qui défile, Raoul Koné, Directeur de Cabinet adjoint au Ministère de l’Education Nationale de Côte d’Ivoire, une carrière consacrée à l’éducation, une passion pour la recherche, et un amour inconditionnel pour la nature, m’invite à mettre les choses en perspective. Pour comprendre cette crise de l’apprentissage, nous devons remonter aux années 70 et au programme d’éducation télévisuelle en Côte d’Ivoire. « Au départ, explique Raoul Koné, ce programme répondait à un souci de qualité et à une volonté d’uniformisation dans un contexte d’accroissement progressif du taux de scolarisation ». « Le programme d’éducation télévisuelle était animé par une poignée d’enseignants qualifiés, poursuit-il ; il permettait donc à tous les enfants de Côte d’Ivoire d’avoir accès à un enseignement de qualité, et pallier aux éventuelles faiblesses de certains maîtres ». Seulement voilà, l’éducation télévisuelle a aussi habitué les enseignants à la rigidité. « Les maîtres ont perdu toute autonomie et toute initiative dans la gestion de la classe », regrette mon interlocuteur. « Pour la plupart, ils se limitent à dérouler un curriculum tels des automates ; dans ces conditions, le maître se soucie davantage d’achever toutes les leçons prévues au programme que de s’assurer que ses élèves apprennent effectivement ».

L’enseignant s’adapte au niveau réel de l’apprenant

Nous arrivons finalement à l’école de Kalundu, qui accueille quelque 700 enfants du préscolaire jusqu’à la fin du cycle primaire. Compte tenu de la double vacation, la session de Catch Up se tient en dehors des cours, pendant la pause de midi, de sorte à capter les enfants qui fréquentent l’école le matin et ceux qui fréquentent l’après-midi. M. Lazare Golly, Sous-Directeur de la Pédagogie au Ministère de l’Education Nationale de Côte d’Ivoire, s’inquiète de savoir comment les enseignants ont pu être motivés pour qu’ils acceptent de sacrifier leur pause de midi. Les autorités éducatives locales expliquent qu’aucun intéressement pécuniaire n’est envisagé, dans la mesure où la session Catch Up se tient pendant les heures où les enseignants sont censés être présents à l’école et ils sont prêts à dédier leur temps de pause à cette initiative.

Le directeur de l’école explique que le programme Catch Up vise à développer les compétences fondamentales en lecture et calcul, chez les enfants des cours équivalents au CE1, CE2 et CM1. Catch Up, se base sur des principes comportementaux avérés : les enfants apprennent plus rapidement lorsque l’enseignement est adapté à leur niveau, et les enseignants éprouvent moins de difficultés à enseigner lorsque le niveau des enfants dans la classe est plus homogène. Partant de ces constats, Catch Up préconise que les enfants issus des classes de CE1, CE2 et CM1 soient regroupés, une heure par jour, en trois groupes en fonction de leurs niveaux de performance en lecture respectivement en calcul. Le niveau de performance est déterminé à l’aide du test ASER, un outil d’évaluation pratique développé par Pratham.

Sans plus tarder, nous rejoignons les élèves pour observer une session de Catch Up, dédiée aux mathématiques. Dans les classes, nous sommes immédiatement surpris par l’organisation de l’espace : les bancs sont disposés en grappes, ou alors carrément amassés au fond de la classe. A quoi répond ce bouleversement spatiale ? Devyani Pershad, responsable des partenariats internationaux pour Pratham, nous explique que la réorganisation de l’espace reflète la philosophie du modèle : « nous intégrons des activités ludiques qui favorisent l’apprentissage et nous promouvons la collaboration et le soutien entre les pairs, en laissant les élèves travailler par petits groupes ».

L’enfant apprend de manière pratique et ludique

Ce que nous observons ne finit pas de nous surprendre. La barrière habituelle entre le maître et les élèves semble brisée. Les enfants sont respectueux, sans pour autant paraître tétanisés devant l’enseignant. Ce dernier joue un rôle de facilitateur : il mobilise les connaissances et stimule l’intelligence des enfants, plutôt que de réciter une leçon. Il donne la parole aux enfants, plus qu’il ne parle. L’enseignant prête attention à l’ensemble des élèves, et non pas seulement, par défaut, aux meilleurs d’entre eux. D’ailleurs, lorsqu’ils atteignent le niveau attendu, les meilleurs sont invités à progresser vers le groupe de niveau supérieur. Chacun peut ainsi apprendre selon son rythme.

Mais ce qui nous étonne par-dessus tout est la joie et la motivation que dégagent les enfants lorsqu’ils participent activement au processus d’apprentissage. Alors que notre visite constitue un événement perturbateur, les élèves ne sont nullement distraits par notre présence. Ils sont complètement captivés par l’apprentissage des unités et des dizaines, grâce à des techniques ludiques et stimulantes déployées par les maîtres.

Ainsi, le maître invite un élève à dessiner à la craie, sur le sol, deux grands cercles concentriques. Il remet ensuite à un deuxième élève une poignée de cailloux, et lui demande de les lancer en visant les deux cercles. Pendant ce temps, un troisième élève dessine au tableau noir deux colonnes, l’une pour les unités et l’autre pour les dizaines. Il renseigne la colonne des unités avec le nombre de cailloux comptabilisé dans le petit cercle par un quatrième camarade, et la colonne des dizaines avec le nombre de cailloux comptabilisé dans le grand cercle. Cela permet aux enfants de visualiser les liens entre unités et dizaines, et comprendre ainsi les bases du calcul.

Une approche fondée sur des preuves solides

Après une belle photo de famille avec les enseignants et les élèves, et la promesse de les inviter en Côte d’Ivoire pour poursuivre cet échange d’expériences, nous reprenons la direction de Lusaka. Raoul Koné ne cache pas son enthousiasme, l’enthousiasme de voir des enfants confiants en leur capacités, car ils progressent dans leur apprentissage. Il est conscient des défis qui restent à relever en Côte d’Ivoire, mais il s’autorise à croire que des solutions pour résoudre la crise de l’apprentissage sont à portée de main. « Ce qui me rassure avec le TARL, confie-t-il, ce sont les nombreuses évidences qui attestent de l’efficacité de la solution lorsqu’elle est mise en œuvre correctement. Nous allons faire le nécessaire pour corroborer ces évidences en Côte d’Ivoire et permettre à nos enfants de terminer le premier cycle avec de solides compétences fondamentales ».